Yves AMBROSET

Yves Ambroset : une sorte de trouble

YVES AMBROSET

Yves Ambroset débute sa formation par des études de philosophie, d’histoire de l’art et d’analyse de l’image.

Il est aujourd’hui architecte et photographe.

Il a exposé à la Galerie librairie Géronimo à Metz en 1984 et à la galerie O’ pères peinards à Nancy en 2017.

Une sorte de trouble

« Couleurs, découpes, agencements hasardeux étudiés, sens dans lequel cela doit se regarder ; tout est fait pour créer entre l’objet regardé et le regardeur cette espèce de temps  » blanc » que seul le regardeur peut occuper par un curieux effet métonymique du sentiment d’absence. »

Denis Roche, La disparition des lucioles, éditions du Seuil, p.129

« L’observateur est donc censé « balayer » plus que la stricte surface de l’image : il doit porter un regard dynamique, qui pénètre en profondeur, […] et qui, en quelque sorte, tente de comprendre la naissance de l’image, son « histoire » »

Thierry Greub, L’archéologie inversée de Cy Twombly, In Cy Twombly, Hazan, 2014, p. 228 [au sujet de Cy Twombly]

Faire. Refaire. Superposer. Gratter. Monter. Tirer. Créer une « sorte de trouble », selon ses propos. Le travail d’Yves Ambroset est un processus long, une suite de procédures, une manière de protocole ou de rituel. Les œuvres présentées ici font écho, entre autres, à une exposition qui a eu lieu dans les années 80 à Metz, dans laquelle on avait déjà pu voir des photographies personnelles – intimes – sur lesquelles il était intervenu de diverses manières.

Cette nouvelle démonstration va plus loin, est sans doute plus radicale encore, mais elle relève aussi du « refaire » et de la superposition, si on la rapproche de ce travail plus ancien, avec lequel elle dialogue, comme une strate supplémentaire. Ce qui frappe dans ces œuvres, c’est en effet qu’elles atteignent un tel niveau de complexité dans les moments et la nature des interventions que le spectateur en vient à se questionner – car il est troublé – non pas sur ce qu’il voit, mais sur ce qui s’est passé au moment où l’œuvre a été produite.

Le trouble – créer le trouble – est bien une composante importante de la démarche et il découle, entre autres, de la multiplication des gestes d’intervention (« réparer biffer mêler confondre troubler figurer » nous a écrit Yves Ambroset), et, de fait, de leurs traces, gestes faits et traces laissées à des moments différents, du temps du choix de l’image à celui du graphite ou de la mine déposés sur la photographie, en passant par des effets de collage/montage, sans qu’on puisse parfois déterminer à quel moment le montage, le coup de crayon, le tirage (de tirage parfois) ont eu lieu, la chronologie du processus étant elle-même troublée.

La diversité des matériaux et des techniques utilisés concourt aussi, en plus du trouble, à donner à voir des objets hybrides ou composites qui, par le jeu du montage, montrent leur réalité d’objets en deux dimensions dans lesquels la tentation de la profondeur ou de la perspective est constamment combattue par l’à-plat, la coprésence dans le cadre d’éléments de nature différente mis sur/dans le même plan. Le trouble, celui du spectateur, est d’un genre nouveau, qui invite à remonter le temps, à entrer dans l’œuvre pour chercher les indécidables lieu et moment de sa fabrication.

Créer du trouble dans un art où la mise au point est essentielle, voilà un paradoxe de plus qui concourt à renforcer la dimension littéralement iconoclaste du travail d’Yves Ambroset, faisant de lui une manière d’anti-Bernard Plossu ; en effet si ce dernier est à la recherche de l’ « instant non décisif », pour Yves Ambroset au contraire, tous les instants le sont, au risque – heureux – du trouble et de l’indécidable.

Bernard Heizmann

Le carnet

 

L’un des matériaux travaillés par Yves Ambroset est « un carnet qui [l]’a accompagné depuis quatre ans. Ce carnet était un prospectus d’un hôtel avec des photos de petite taille imprimées ». On peut, en prenant cet exemple, être au plus près de sa démarche qui procède par strates, strates d’interventions, strates de matériaux, strates de traces.

Une première étape – ajoutons d’emblée que l’idée d’étape doit être utilisée avec prudence, car elle ne doit pas laisser entendre que ces « étapes » sont isolées les unes des autres ni que le passage à la suivante interdit un retour vers l’une ou l’autre étape précédente, par un effet de brouillage ou de confusion volontaire – une première étape donc a consisté à intervenir à même le carnet « soit en modifiant griffonnant biffant les images existantes et /ou en dessinant sur la page vis-à-vis une libre interprétation de l’image. » L’objet ainsi modifié ou augmenté est alors photographié et les tirages, réalisés sur papier aquarelle (toujours la confusion, ici avec un support détourné de son usage habituel), ont à leur tour fait l’objet d’interventions, toujours au crayon, avec le projet de faire se « confondre » les traits ajoutés et ceux photographiés, avec une volonté affichée de brouiller les pistes, de troubler le spectateur.

Ces gestes multiples créent un effet de feuilletage troublant, notamment, on l’a vu, parce que ce feuilletage n’est pas immédiatement lisible au sens où on pourrait, « feuille à feuille », séparer des éléments identifiables et univoques ; le spectateur, confondu ou troublé, cherchera en vain la strate qui constituerait le fond, celui, matériel, du palimpseste que constitue l’image, ou celui de la signification de l’image, elle aussi indécidable.

Bernard Heizmann

YVES AMBROSET